Le frigo était vide
"Pierrick? ....Pierrick?....". Ella resta un moment sur le pas de la porte, l'oreille tendue vers une éventuelle réponse. Mais Pierrick n'était pas là, encore sûrement parti faire la tournée des bars! Tant mieux, elle serait plus tranquille. De toute façon elle en avait marre de leurs disputes continuelles. Trois années de vie commune avec lui avait été autant enfer que paradis, et elle n'était pas mécontente d'avoir enfin mis les voiles et cinq cents kilomètres entre eux.
Il y a quelques jours elle avait reçu ce SMS laconique: "je déménage, tu peux passer chercher tes affaires". Lui non plus apparemment n'avait plus d'énergie à gaspiller en engueulades stériles et avilissantes.
Ils s'étaient aimés, ils ne s'aimaient plus. Pas de quoi en faire un drame.
Mais avec lui, rien n'était jamais si simple. Il avait résisté longtemps et la fin de leur histoire avait été une lente et fétide agonie. D'abord, il l'avait coincée un soir dans la chambre, et lui avait cloué les bras en croix sur la porte jusqu'à ce qu'elle craque et accepte ses baisers. Un rire de dément l'avait alors secoué et il l'avait plantée là, comme si la victoire n'avait aucun sel. Elle lui avait pourtant pardonné tellement. Tellement.
Le mal et le bien qu'ils se faisaient comme si une balance invisible penchait une fois à gauche, côté coeur, une fois à droite côté tripes. Le bien et le mal si étroitement imbriqués que jamais ils ne savaient vraiment où ils en étaient.
Elle ne savait plus comment ils en étaient arrivés là. Un matin, elle avait trouvé son blog sur sky, il brillait comme une perle noire, mystérieuse et méphitique, si séduisante qu'elle n'avait pas résisté à tapoter quelques mots sur son clavier. Pour Pierrick, ses mots avaient été comme un hameçon lancé par erreur sur un requin en mal de bouffe depuis des semaines. Il avait happé la petite main blanche qui pendait du bateau et l'avait croquée toute crue.
Puis les semaines avaient passé, après le lycée elle se collait à son clavier, et lorsqu'il avait découvert où elle habitait, ils s'étaient donné rendez-vous sur place, alors, elle se collait à lui. Brave petite ventouse d'amour jamais rassasiée. Il la surnommait insidieusement "pot de glue", mon "petit pot de glue", vraiment, quel romantisme à deux balles.
Dieu que sa langue était habile quand elle fourrageait dans sa bouche. Elle avait beau lui envoyer ses volutes de fumée directement dans les poumons, lui, avait pris ça content.
Quand ils ne pouvaient se voir, ils s'envoyaient des messages tels deux papillons de nuit enfermés dans deux lanternes différentes. Ils se cognaient en coeur.
- Aïe, ça fait mal!
- oui, aïe, moi aussi!
-Approche-toi!
-Ouh! Je me suis brûlé!
Ils brûlaient tout sur leur passage.
Elle avait presque renoncé à ses études lorsqu'il vint habiter tout près. Il avait trouvé un emploi dans un bar, le midi, il vendait des sandwichs, le soir, il servait les clients. Là, ça avait commencé à déconner grave.
Un soir, elle l'avait trouvé un peu trop collé à une cliente. Il lui avait dit que ce n'était qu'une erreur passagère, un état de manque.
"Je manque de toi dans toutes les femmes, " lui avait-il dit.
Toujours ses mots, ses belles phrases, ses beaux discours son sourire si grave, son désespoir si contagieux. Elle était contaminée. Il était trop tard. Ils avaient pleuré tard dans la nuit dans l'escalier qui menait à sa piaule. Puis il l'avait entraînée ici pour la première fois.
Pour sa première fois.
Ils avaient bu comme deux gosses qui ont quelque chose à noyer. L'enfance, les jeux innocents, les illusions, l'absence, la solitude, toutes les baguettes magiques tordues censées vous aider à grandir et qui ne marchent jamais.
Au matin, ils étaient assis au bord du monde. Quelque chose vacillait, mais elle ne savait pas encore quoi.
A la lumière du jour tout est semblable et différent à la fois. Ils s'étaient regardés puis tels deux papillons de nuit effrayés, ils étaient retournés se terrer dans leurs occupations quotidiennes.
Pour Pierrick, le travail était un serpent aux mille formes, les anneaux de son corps s'enroulaient tout autour de lui. Parfois il lui parlait de ses projets les plus fous: écrire, monter un film, un vrai. Il avait écrit le scénario, elle serait la principale actrice, il la foutrait à poil les trois quarts du temps, rien que pour le plaisir de sa chair tendre et blanche. Il voyait déjà les lumières jouer sur ses hanches étroites et lisses. Ils s'amusèrent à jouer des scènes. Elle soufflait la fumée par la bouche et il la mitraillait avec son Pentax. Elle ressemblait à Garbo. Enfin, c'est ce qu'il prétendait.
"L'amour petite, c'est une rose au soleil qui s'épanouit mais qui peut très vite faner si on s'en occupe mal."
C'est ce que son père lui avait dit quand elle lui avait parlé de Pierrick pour la première fois. Sans doute que déjà, elle ne respirait pas particulièrement la joie de vivre. Il avait raison. Pierrick pensait que tous les pères sont des vieux cons. Le sien passait sa vie de galère en galère. Ella avait la chance d'avoir des parents ordinaires, ni trop ridés ni trop cons. Elle avait quand même mis le temps à se rendre compte que quelque chose clochait dans cette histoire.
Elle était en équilibre sur un fil de cuivre et ne le savait pas, ou ne voulait pas savoir. Et puis, elle "avait été électrocutée bien des fois.
L'amour ensevelit tout, on dirait.
L'amour ça a des courbes et un sourire, une voix douce et des cheveux qui s'envolent au vent.
On reconnaît l'amour quand il chute du mauvais côté ou que l'ascenseur s'écrase parce que l'un des deux est trop lourd. "
Alors, elle était partie, une première fois.
Il l'avait retrouvée, bien sûr; il avait grimpé dans l'arbre du jardin, celui qui donnait sur sa fenêtre et là, une bouteille de bière à la main, il lui avait sorti tout le répertoire de Bashung. L'intégrale.
Elle était morte de peur pour lui, bien sûr. Il s'en foutait.
"C'est dur de marcher sans regarder où l'on marche. "
Ils s'aimaient à l'arrière des taxis, au fond d'un train, dans le métro, dans sa douche, dans son lit, à l'hôtel, à la vie à la mort...
Les silences c'était son corps sur le sien ou l'inverse, sa bouche qui se perdait un peu partout, ses mains dans un relent de rock qui dessinaient des multitudes de coeurs. "
Il voulait tout recommencer, et elle aussi, elle voulait. Avec lui, elle était allée trop haut. Elle manquait d'air, mais même ça, elle aimait.
Bien sûr, y'en avait pas deux pour préparer un repas en amoureux comme lui, chips et champagne dans son clic clac décati, comme la fois où le lit s'était replié et les avait aspirés comme un sandwich... Ella ne voulait pas, ne voulait plus laisser les souvenirs la submerger d'émotions dérisoires.
Dans l'évier, la vaisselle n'était pas faite, la poubelle sentait les oeufs pourris. Tout à coup le radio réveil se mit à brailler sans qu'on ne lui ait rien demandé, elle le débrancha d'un geste rageur. Non, il ne l'aurait plus avec ses mises en scène de pacotille et ses délires gratuits. Maintenant, ce à quoi elle aspirait c'était la vraie vie, une vie normale, avec un mec normal, un qui savait où il allait en vacances trois mois à l'avance et qui ne laissait pas la clé sur la porte au cas où ...
Elle ouvrit le sac de voyage vide qu'elle avait pris soin d'emporter et commença à y fourrer ses affaires, son vieux Stetson qui traînait encore sur le porte manteau, un peignoir de soie que sa mère lui avait prêté, et qu'elle ne lui avait jamais rendu, ses disques de Léo Férré, la mémoire et la mer et Tout Aragon.
Dans le tiroir de la table de chevet, elle trouva quelques photos d'elle. Un sourire lui échappa, il n'était pas là pour le voir. Elle soupira et mit les photos dans son sac.
Elle fit le tour du petit studio, ouvrit puis referma les portes de l'unique placard. Non, elle n'emporterait rien d'autre. Une autre vie s'offrait à elle. Il fallait penser à l'avenir.
Son estomac se rappela à son souvenir et elle se dirigea vers le petit frigo, espérant y trouver un yaourt ou une tranche de jambon: le frigo était vide.
Elle fut tentée d'aller ouvrir le congélateur sur le palier, mais le désir de fuir d'ici au plus vite la poussa à passer devant sans en soulever le couvercle. De toute façon, il n'achetait que des steaks, il était presque deux heures et elle avait vraiment faim. Un sandwich chez Michelle ferait mieux l'affaire; elle en profiterait pour lui faire ses adieux.
La jeune femme jeta le sac sur son épaule et claqua la porte du studio du troisième étage derrière elle. En bas, elle glissa la clé par la fente de la boîte à lettres et arracha au passage l'étiquette avec son nom.
La porte de l'immeuble claqua.
C'était fini.
Le bruit de ses talons s'éloigna dans le passage étroit.
Pierrick, roulé en boule dans le congélateur ne l'entendait pas. Il avait toujours eu le goût des cadavres exquis et cette fin là en valait bien une autre. Son coma s'était arrêté depuis deux jours déjà. Il en faudrait encore trois autres, avant que le voisin du dessous ne vienne voir ce qui restait dans le congélateur qu'ils mettaient en commun entre locataires.
Les fins de mois sont parfois difficiles.