L'Emmerdeuse

Publié le par Semeuse




U
ne emmerdeuse ! Je l'avais vu dès le premier regard ! Elle était tout en rouge, et l'on pouvait escompter que ses ongles de doigts de pied étaient eux aussi, assortis à la couleur de son manteau. Elle avait choisi le siège mitoyen du mien, dans ce car qui faisait la navette entre l'aéroport et une petite ville de Bretagne intérieure.
A peine avait-elle gravi le marchepied qu'elle avait jeté son manteau sur le siège qu'elle convoitait, marquant ainsi, aux yeux de tous, la place qu'elle se réservait. Puis elle avait ouvert le sac à main rouge, dans lequel elle avait vraisemblablement rangé sa carte hebdomadaire. Le plus grand désordre semblait régner à l'intérieur du sac, qui malgré sa taille imposante, était manifestement bien trop petit pour tout son contenu. La jeune femme ne trouvait pas la carte en question.
Tout en récitant son emploi du temps fort chargé à la cantonade, elle fouillait et refouillait son sac, étalant rouge à lèvres, boîte de poudre, gants, carnets couverts de notes qu'elle effeuilla, espèrant voir s'en envoler miraculeusement la fameuse carte. Des trésors en tous genres furent brassés sans vergogne, puis tout à coup, le chauffeur perdant patience, tout ce fatras rouge fut refoulé dans les entrailles de cuir qu'elle referma d'un claquement sec. Un arrangement fut passé entre elle et le chauffeur, dont elle n'était manifestement pas inconnue, et il fut convenu qu'elle produirait le fameux laisser passer au contrôle le lendemain sans faute, à l'occ
asion du trajet de retour.
Elle se laissa finalement tomber à côté de moi, poussant force soupirs de façon à ce que personne ne puisse nier la somme d'efforts, et de bonne volonté qu'elle venait de mettre dans le désir de fou
rnir la précieuse carte.
Le conducteur la regardait dans le rétro d'un air goguenard, tout en distribuant des billets aux nouveaux venus. Quant à moi, j'essayais de lutter contre l'océan écarlate qui innondait mon champ de vision par vagues bruissantes. Les lignes noires du livre que j'essayais de lire m'échappaient bien souvent, happées par la luminosité incandescente émanant de ma voisine.

L'heure du départ approchan
t, de moins en moins de personnes arrivaient pour acheter leur billet. Mon envahissant chaperon rouge, voyant sans doute le nombre de public potentiel diminuer d'instant en instant commença alors à s'intéresser de plus près à moi. Adieu, relative tranquillité !
Recroquevillée sur moi-même, je recevais en silence depuis quelques minutes déjà, ses coups de coude visant à s'approprier totalement l'accoudoir. Mais j'étais décidée à tenir bon. Je me plongeais dans mon Kafka avec encore plus d'acharnement que s'il se fut agi de la
version originale.
L'espace d'un regard, nous nous jaugeâmes. D'environ dix ans mon aînée, elle cadrait tout à fait avec l'image de la jeune femme dynamique de ces années quatre vingts. On eût dit que sa tenue entière sortait d'une page de magazine. Si le rouge qu'elle arborait était assorti à son humeur, cela me laissait entrevoir un voyage endiablé! De toutes mes forces, j'espèrais qu'elle descendrait au premier arrêt. Hélas, dans tous les cas, il me fallait patienter encore au moins une heure. Comme un écho à mes pensées, elle me demanda d'une voix d'
hôtesse de l'air:
"-Vous all
ez où?
-Terminus, marmonnai-
je"
Pour tout commentaire, son visage quitta le masque d'amabilité qu'elle venait à
peine d'y accrocher.
Le car s'était ebranlé depuis quelques minutes déjà lorsqu'elle décida de se lever pour reprendre le manteau balancé dans le filet à bagages et dont la manche pendait au-desssus de ma tête. Sa décision fut précédée d'une série de petits soupirs, grognements et autres manifestations d'agacement de toute sa radieuse personne. Elle m'adressa un sourire qu'elle souhaitait sans doute cordial, quelque peu pincé en réalité, en guise d'excuse pour le dérangement occasionné. Maintenant qu'elle tenait son manteau sur ses genoux, elle se mit en devoir de le plier convenablement, de sorte, j'imagine, qu'il ne se froisse pas davantage. Je faillis recevoir sa main dans la figure, mais par miracle, cet affront me fut évité.
La femme en rouge se livrait à une fouille en règle dudit manteau, dont elle finit par extraire un mouchoir entortillé, je vous laisse en deviner la couleur...Ma chère voisine était donc enrhumée; il eut été impossible de ne pas s'en apercevoir étant donné l'application qu'elle mettait à ce que ses soupirs et reniflements s'entendent jusqu'au fond du car. Enfin, elle se baissa pour ranger le mouchoir dans son sac posé à ses pieds, après une série de mouchages tous plus pitoyables
les uns que les autres.
Levant un instant les yeux de mon livre dont vaillament jusqu'ici je m'étais astreinte à tourner les pages régulièrement, je la vis qui louchait vers la couverture. Généreusement, je déplaçai un peu les doigts afin qu'elle puisse satisfaire sa curiosité. Elle se redressa alors, soupirant, tenant elle même à la main un petit livre de la collection des cahiers rouges. J'eus du mal à dissimuler un sourire en découvrant sa dernière coquetterie. Maintenant qu'elle m'avait prouvé son intérêt pour les choses de l'esprit, je pensais qu'elle allait me laisser enfin tranquille. C'était sans compter sur son besoin de se sentir exister proportionnellement à la gêne occcasionnée chez au
trui.
A peine avait elle ouvert son livre, que les petits soupirs recommencèrent de plus belle. Je ne pus réprimer un mouvement d'agacement d'autant que l'accoudoir redevenait la matérialisation d'un champ de bataille où nos coudes figuraient les a
rmées.
La lumière baissant et la fatigue aidant, je jugeai plus raisonnable de renoncer à lire. Elle, par contre, s'acharnait. Je me demandais combien de mots parvenaient à son cerveau étant donné l'allure à laquelle elle tournait les pages. Le malheureux livre fut sauvagement battu. Sans doute la couleur fétiche arborée par la jeune femme depuis ses chaussures jusqu'à ses lunettes ne suffisait elle pas à canaliser son agressivité envers notre pauvre monde. Tout en elle virait au combat, quand elle se mouchait, cela devenait une lutte déchaînée contre les éléments qui osaient colorer, bien malgré elle cette f
ois, son auguste nez.
A l'approche du premier arrêt, son agitation devint extrême. Mon voeu allait-il être exaucé ?! Elle rassembla en hâte ses affaires, et sautant de son siège fut la première devant la porte. Sans un regard pour personne, elle jaillit par l'ouverture, tel un diable hors de sa boîte. Je la vis s'enfoncer dans l'obscurit
é.
Je pensais enfin savourer le calme qui soudainement s'était installé après le départ de ma voisine, cette tornade femelle... Je me rendis compte tout à coup à quel point au fond, sa présence m'avait amusée et distraite comme un spectacle de théâtre improvisé pour moi seule. Cette femme habitait incontestablement l'espace ...Qu'est-ce que j'allais m'ennuyer sans e
lle !!
C'est alors qu'en jetant un dernier coup d'oeil vers l'espace laissé enfin libre, je remarquai le coupon de transport au pied du siège. Je me penchai pour le ramasser et machinalement, je le retournai dans ma main. Je lus alors: Conchita
Carmen Di Fuego ....
J'eus beaucoup de mal cette fois à réfrener l'envie de rire qui s'empara de moi...Pour me calmer, je sortis mon carnet et entrepris d'y noter tous les ingrédients de cette rencontre hors normes.


1986
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Publié dans Mini fiction

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P
<br /> <br /> Très amusant ce petit récit !<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> Parfois rire un peu ne nuit pas ... <br /> <br /> <br /> <br />
V
<br /> <br /> le blog compil...<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
S
Bonjour,<br /> merci d'être venue jusqu'au blog du soleildB.<br /> J'ai lu toute la nouvelle... un univers est apparu. <br /> Je n'ai pas beaucoup de temps pour lire alors je ne promets rien... je serai silencieuse.<br /> à bientôt.
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S
<br /> Une présence silencieuse, c'est déjà ça !!<br /> <br /> <br />
A
Bienvenue Semeuse dans ma communauté "l'écriture dans tous ses états". J'espère que tu y trouveras un lieu de partage, de libre expression et de large diffusion de tes écrits. N'hésite pas à nous rejoindre sur le nouveau forum de la communauté.<br /> Amitiés,<br /> Alaligne
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