Un mot de travers ///3
Il était presque sept heures lorsque Toto, le petit chat roux sortit Magda du sommeil en frottant son nez humide sur sa main. Magda s'étira et immédiatement la douleur du genou se réveilla. Elle roula précautionneusement sur le côté et s'assit au bord du lit, tirant à elle la couverture, il allait certainement faire froid aujourd'hui.
Emmitouflée dans son grand peignoir, elle ouvrit la fenêtre de la chambre et ensuite poussa le lourd volet de bois. La brume envahissait tout le jardin et elle ne distinguait même plus les fruitiers là-bas au fond. Laïka sortit sans hésitation et Magda la perdit de vue rapidement. Pas question de suivre la chienne aujourd'hui, aussi peu habillée. Au printemps, elle le ferait sans hésiter mais là, en décembre, il ne fallait pas y compter.
La femme aux cheveux gris referma la fenêtre en soupirant. Il lui tardait de pouvoir profiter à nouveau du jardin et il restait encore deux ou trois si longs mois à passer, avant de pouvoir espérer voir refleurir quelques fleurs.
La vie allait se refermer sur la maison, et les derniers hortensias séchés du jardin seraient quasiment les seules traces végétales qui garniraient le buffet cet hiver...Ca, et les amours en cage, perdant peu à peu leurs belles couleurs oranges, les graines d'amour se recroquevillant de semaine en semaine.
Mais Magda n'était pas d'humeur mélancolique, il était encore trop tôt et le feu attendait sa ration de bûches fraîches. Il fallait aussi préparer le déjeuner des trois invités et remplir les gamelles.
La maîtresse des lieux passa dans la salle de bains et se déshabilla. Elle enjamba la haute baignoire en se tenant au porte serviette, l'important étant de ne pas glisser, le genou tenait bon. Elle fit tourner le robinet chromé et l'eau froide s'écoula sur ses pieds recroquevillés sur l'émail blanc. Puis peu à peu l'eau chaude arriva, Magda la laissa monter au maximum de ce que ses pieds supportait puis elle ajusta l'eau froide pour profiter d'une tiédeur bienfaisante, elle la laissa longuement couler dans son cou et sur ses épaules qui se réveillaient doucement. Comme à chaque fois qu'elle se douchait, elle repensa à son amie Michelle qui lui avait appris à prendre le temps le matin, de profiter des bienfaits d'une longue douche défatigante. "L'eau chaude est mon seul luxe" disait-elle. Magda qui venait d'un milieu plus favorisé avait été très frappée par cette évidence que plus on possédait d'avantages, moins on savait en profiter.
A regrets, elle finit sa toilette et sortit de la baignoire pour s'emmitoufler dans une grande serviette éponge. Elle resta un moment blottie dedans jusqu'à ce que le désir d'activité reprenne le dessus et qu'une envie irrépressible de café ne la fasse s'habiller. Elle enfila vite ses dessous et ses bas, monta la fermeture de la lourde robe de velours, et ajusta son long gilet de laine pour avoir bien chaud. Elle se donna quelques coups de brosse, quelques cheveux restèrent prisonniers des petits pics, et une fois de plus, elle s'étonna d'avoir encore des cheveux, malgré les milliers qui étaient partis à la poubelle, pendant les brossages de toutes ces longues années de vie. En quelques gestes habiles, elle roula un petit chignon dont deux ou trois mèches s'échappèrent immédiatement, jeta un rapide coup d'œil dans la glace et sortit de sa chambre.
Le silence enveloppait encore la grande maison basse, et elle se dirigea vers la cuisine où elle relança le poêle à bois. Toto attendait devant sa gamelle, allongé de tout son long. Elle lui servit sa pitance qu'il dévora sans plus attendre. Décidément, on voyait bien à quel point ce chat avait été élevé par un labrador!
Magda remplit la bouilloire en acier et attendit qu'elle chante pour remplir le filtre à café. Pendant que celui-ci passait, elle ouvrit un peu le volet dans l'espoir que la brume se serait un peu levée.
Mais le brouillard matinal était toujours aussi dense, il allait falloir attendre encore un peu.
C'est à ce moment là qu'elle entendit les premières notes de la valse de Durand monter du piano du salon. Sergei devait être réveillé. Elle écouta le morceau qu'elle connaissait bien tout en remplissant à intervalles réguliers le filtre à café. La bonne fragrance se répandait dans la cuisine. Magda coupa quelques tranches de pain et les mit à griller sur le poêle.
Elle sortit quatre bols dépareillés du grand buffet en châtaigner et de la confiture de mûres maison, ainsi que des cuillers et du beurre. Après avoir installé tout le nécessaire pour le petit déjeuner, elle s'adossa à la porte pour l'ouvrir avec le coude, tout en tenant son plateau, la musique enfla d'un coup.
Sergei était au piano et Gilles assis dans le vieux fauteuil de cuir l'écoutait rêveusement. Magda leur sourit, et les salua. Dés qu'il la vit, comme à son habitude, Gilles se leva d'un bond pour lui prêter assistance, et déposer un baiser sur sa joue.
"-Magda, tu sens si bon! Tu te parfumes au pain grillé et au café, non ?
-Bien sûr, Gilles, je sais qu'avec ces parfums là je ferai un tabac auprès de vous! Inès n'est pas réveillée ?
-Elle prend une douche, elle arrive, tiens la voilà!"
Inès entra par la porte du fond d'où Magda était apparue la veille, ses longs cheveux épars sur ses épaules.
"-Alors? Vous êtes prêts? "demanda-t-elle tout à trac, l'air malicieux.
"-Bien sûr, Inès, on ne pense qu'à ça depuis des semaines!" répondit Sergei en plaquant un dernier accord. Il se leva et referma le piano."Mais d'abord, un bon petit déjeuner! Magda, vous faites le meilleur pain que je connaisse, quel est votre secret?"...
La conversation roula sur la composition de la farine à pain et des délicieuses confitures de Magda, qui remplissant son bol, qui trempant sa tartine dans le café.
Lorsque chacun fut repus, Inès les regarda les uns après les autres et lança: «Bon, on s'y met? »...