Un mot de travers /// Partie 2
Les bruits des conversations s'étaient tus et ses trois amis s'étaient à présent à leur tour retirés dans leurs chambres.
Magda se retournait dans le grand lit. Son genou gauche était à nouveau endolori mais elle savait tenir la souffrance physique à distance. Ses longues mains si souvent tâchées de peinture se promenaient comme livrées à une vie propre autour d'elle. Mais elles ne butaient plus sur le corps ami qui les aidait à trouver le repos autrefois. Magda resserra la couverture contre son ventre frileux, les frissons ne la quittèrent que très lentement. Le vieux poêle de la chambre était pourtant encore bien chaud, lui.
Comme chaque soir, Magda cherchait le compagnon de toute sa vie, celui qui avait si longtemps veillé sur elle. Ses souvenirs lui restituaient d'autres soirs d'attente, lorsqu'il rentrait tard, et qu'elle guettait le bruit du moteur dans la cour, puis le grincement rassurant de la porte du garage. Il passait alors par la porte de la cuisine, et à chaque porte qu'il refermait avec soin, espérant ne pas réveiller Magda, celle-ci imaginait sa progression à tâtons dans les pièces, les interrupteurs qu'il tournait puis éteignait, les clés qu'il déposait sur la desserte de l'entrée, puis il jetait son chapeau au porte-manteau, accrochait la parka ou une veste selon la saison, sur la patère d'à-côté et, après un détour par les toilettes, il se glissait dans le couloir menant à leur chambre.
Magda faisait alors parfois semblant de dormir ou bien elle se dressait d'un bond pour le surprendre et lui faire une blague idiote à propos de sa vie dissolue avec d'autres femmes, chimères destinées à entendre une fois de plus le rire léger de Léo avant qu'il ne s'engouffre dans la petite salle de bains pour une dernière toilette avant la nuit.
Alors il la rejoignait au lit, se livrant à son drôle de petit rituel, frottant sa colonne vertébrale contre le matelas, tel un ours s'ébrouant contre le tronc d'un arbre! Magda râlait un peu contre cette pratique barbare et remettait avec humeur le revers du drap ayant tendance à lui recouvrir la figure, par dessus la couverture. Elle se retournait parfois, si proche de l'endormissement qu'il lui fallait s'éloigner de lui pour retrouver le sommeil interrompu.
Mais souvent aussi, elle se blottissait contre lui, réclamant un baiser ou se réchauffant les pieds contre les siens. Pourquoi les pieds des hommes sont-ils toujours si chauds?!
Elle frotta nerveusement ses pieds emmitouflés d'une paire de chaussettes l'un contre l'autre. La machine à remonter le temps déroulait les bobines archivées jour après jour, nuit après nuit. Les souvenirs flottaient dans la mémoire de Magda comme les reflets des feuilles des arbres sur la rivière. Réels et pourtant disparaissant au premier nuage qui passe.
Laïka vint pousser la porte qui ne demandait qu'à s'ouvrir, et poser sa longue tête fine prés de l'oreiller de Magda. Léo n'avait pas connu cette grande chienne barzoï. Magda l'avait rachetée à des gitans l'été qui avait suivi son départ. Toto, le petit chat roux ne tarda pas à les rejoindre et Magda dût faire l'effort de se lever pour refermer la porte et empêcher la chaleur du poêle de s'en aller. Elle aurait dû apprendre à Laïka à fermer les portes. Peut-être n'était-il pas trop tard.
Si Léo avait encore été là, ce défi de dressage l'aurait sûrement passionné. Il avait appris des choses invraisemblables à tous les chiens qu'ils avaient eus dans la grande maison de l'étang. Ho-hisse, leur labrador, savait ainsi se rouler par terre sur commande et tirer la petite barque sur la rive opposée lorsqu'ils l'abandonnaient au milieu de l'étang pour s'y baigner.
Ho-hisse dormait à présent quelque part trois pieds sous terre dans le jardin. Magda, en pensant à lui, ne pouvait que se rappeler avec tendresse le doux regard de cerf, attentif et sombre comme les eaux de l'étang.
Le sommeil comme tous les soirs était long à venir. Il fallait d'abord égrener le chapelet des souvenirs. Magda se pliait à cet automatisme de l'esprit avec autant d'amertume que de nostalgie.
Certaines nuits, la chambre noire était le théâtre d'événements anciens, et elle n'en connaissait que trop le dénouement.
De rage, alors, elle se levait, Laïka bondissait sur ses longues pattes fines et courait en deux bonds à la porte qu'elle ouvrait en grand. Toto s'étirait, dérangé, et Magda enfilait son gros peignoir en polaire pour gagner l'atelier. Elle rallumait alors le feu qui lui, s'était endormi, et s'affairait à préparer son matériel, débouchant tel médium ou tel tube, et furetant dans ses tas de pinceaux et de couteaux, pour aligner son armée en ordre de bataille. La grosse lampe lumière du jour éclairait le chevalet de son éclat surnaturel et Magda oubliait.
Les yeux encore fatigués parcouraient la surface de la toile comme un gardien traquant un intrus, et Magda attaquait la peinture en quête d'un équilibre improbable entre les valeurs et les couleurs.
Le temps progressivement arrêtait de frapper à ses tempes, ses mains aspiraient toute sa vie, ses souvenirs, la joie, la douleur, et parfois même, la mort.