Toutes les femmes
Photo de JP Borne
Aussi loin que je me souvienne, des femmes m'ont entourées...Amies ou ennemies, douces et compatissantes ou violentes et perfides.
Quelques noms accompagnent mes souvenirs...elles sont comme des galets posés sur le chemin.
Ma toute première amie...était une hydre à deux têtes: Isabelle et Evelyne, Evelyne et Isabelle. Je n'ai compris que bien plus tard que je n'étais que le trublion de ce binôme. Quand l'une ne me causait plus, je me retrouvais toute seule, comme une andouille. Cette alliance était quand même nécessaire pour tenir la porte des ...waters !!
Il me semble ensuite avoir traversé une espèce de désert...Je me souviens bien de Maryse, et de l'histoire des hamsters, d'une très jolie fille à qui j'apprenais deux ou trois mots de polonais dans la cour de récréé...Puis il y a eu l'exil au fond de la classe, avec "le saule pleureur"...On lui disait un mot, elle fondait en larmes...Je la défendais dans la cour. Son prénom? Ah oui ! Agnès !
Enfin Hélène, sortant de l'anonymat collégien...Plus tard, je serai son témoin! Encore une Isabelle qui me prend mon Hélène, puis une Nathalie aux yeux délavés cerclés de lunettes , la remplace un peu. Là, le cercle s'agrandit, une fausse famille: "La Grande Famille"...On était tous frères, cousins, faux père et fausse mère, faux mariages, faux enfants...La grande récrée avant le lycée...J'ai vu que dans certains collèges, cette tradition perdurait. Enfin Isabelle et sa claire Fontaine devenue artiste de rue, j'irai te voir cette année, c'est promis.
Et là, au milieu un OVNI: Anne. La vraie poésie commence, dans la Pléiade, excusez du peu, nous parlions de Shakespeare ou de Duras assises sur les marches de l'entrée saluant la Terre entière ! il y avait Claudette, la parisienne "je pisse et je chie comme tout le monde"... Cette phrase révolutionnaire m'ouvrit des horizons démentiels ! Kadija, gauchiste révolutionnaire pour de vrai qui distribuait des cartes du Parti encore un peu plus à Gauche, encore...encore ! Ghislaine, toujours stupéfiée..Céleste, qui s'ouvrit les poignets, on les lui referma... Elle voulait être hôtesse de l'air! Tes voyages célestes, les as-tu faits ?...Sylvie aux yeux bleus profonds comme l'océan partie dans les Émirats avec son bel arabe ! Suzanne devenue océanographe, fille de cantatrice...Tant et tant de filles femmes dans ces classes réservées aux lettreuses ...Les garçons étaient arrachés en petits morceaux, dépecés de leur substance et distribués en parts presque égales aux récréations, car c'est bien connu "que les femmes aiment les cochons"...
Un autre exil, je n'ai presque jamais été deux ans de suite dans le même établissement scolaire, sauf au collège ...Me voici bretonne...Elles ont toutes les cheveux de jai frisés, et beaucoup ont de magnifiques yeux bleus... me voici OVNI à mon tour...Cette année là, je ne me suis pas beaucoup intéressée aux filles...Pourtant, il y avait Odile, Mona, Line, superbe sirène violée par un mec pendant une boum, à quinze ans. Odile et Mona ont reraté leur Bac, l'une est partie travailler en usine, l'autre, de galère en galère est devenue peintre en Lettres. J'ai toujours ses dessins. Je ne sais pas si elles ont gardé les miens.
Autre ville, pensionnat...Véronique, qui me donne le surnom que je porte encore...Je t'ai cherchée, jamais retrouvée. Il y avait aussi Myriam, enfermée dans son monde, lâchant la Sup avant la fin, n'en pouvant plus de bouffer du livre.
Encore une autre ville...Christel, folle Christel amoureuse malheureuse d'une hétéro convaincue ! Il y avait aussi Clara, magnifique , aux yeux noirs...Marie, complètement habitée, un cierge brûlant dans chaque œil ! La foi est un soleil qui réchauffe du dedans, c'est sûr. Blonde et pâle Antje, qu'es-tu devenue? Toujours rongée de remords?
Collègues de travail dans un monde à l'envers... D'élève me voici le maître...Jamais je ne me sentirai à ma place...c'est vrai que je la remplace. Syndicaliste écoutant Bach en épluchant des patates. Le monde syndicaliste est détonnant.
Paris enfin, là, personne qui vaille la peine d'en parler, relations superficielles et décevantes, histoires de draps...On m'a dit que ça continue comme ça.
Le monde des femmes s'ouvre de l'intérieur. Me voici épouse, mère, voisine, copine de gym ! Marie Claude croise ma route, elle repasse à poil dans son jardin, se fout du qu'en dira-t-on et élève des salamandres !! Evelyne qui me réconcilie avec la maternité en me prêtant parfois le sourire de ses gamins, élevant seule ses trois petiots par la faute d'un saint trop léger.
D'autres, passagères éphémères de ma vie nomade...j'ai oublié vos noms mais pas vos visages, ni les secrets confiés. Ennemies devenues amies, puis revenues à leur vraie vocation! Parenthèses mal ouvertes, plaies mal refermées...Je n'étais pas celle que vous auriez voulu que je sois, vous n'étiez bientôt plus rien pour moi.
Ennemies franches, croche-pied à talons aiguille qui font mal puis rendent plus forte. Sourires carnassiers. Jalousies consensuelles. Je ne parlerai plus de vous.
Puis, vieillissant, m'enfonçant doucement dans des poitrines plus larges, des cœurs plus gros, mamans en mal d'adulte enfant...Renâclant, clownant, porteuses des peines si lourdes qu'on s'enfonce peu à peu, mais sûrement.
Enfin voici les nouvelles générations, sans transition, petites filles maquillées, aux culottes de dentelle rouge, se pavanant sous mon toit déguisées en anges noirs, folles ou insouciantes, souriant au temps qui casse.
Toutes ces filles, femmes, fleurs, dans un jardin où tout pousse, pêle mêle, dans les orties.
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