Oui, tout !

Publié le par Semeuse

Les voitures la doublaient sur la route qui mène à la plage. Elle, elle marchait à contre sens comme elle le fait toujours, parce qu'elle tient à sa peau et par respect du code de la route...Son chapeau enfoncé jusqu'aux sourcils et les lunettes cachant ses yeux, elle s'isolait du monde et ne faisait pas attention aux visages des conducteurs qui la croisaient. A quoi bon lever les yeux vers ces inconnus passants, à quoi bon entamer l'ombre d'un contact, s'il n'y avait aucun espoir de véritable rencontre?
Elle remontait la pente du petit bois d'eucalyptus et de pins qui la ramenait chez elle. L'air sentait bon les herbes aromatiques qui peuplent les terrains caillouteux et arides de la Corse et c'était un bonheur, au petit matin que de descendre à la plage en laissant ses sens un à un se réveiller.
Claire se laissait d'autant remplir par le paysage, qu'elle le voyait pour la première fois. Derrière elle, la mer, souveraine, calme et scintillante. En effet, c'était la première fois qu'elle partait en vacances seule, sans homme, sans livres, sans bagages.
Une amie, Anne, celle qui lui prétait le studio, lui avait dit :"Tu verras, là-bas, il y a tout ce qu'il faut, tu prendras les vêtements dont tu as besoin dans l'armoire, puisque nous faisons la même taille", bien pratique ce 40, finalement.
Sa décision rapide l'avait étonnée elle-même. Thierry était en déplacement et lorsqu'elle lui avait téléphoné pour lui apprendre son départ, il n'avait fait qu'appuyer sa décision : "Oui, oui, c'est une excellente idée, tu as besoin de te dépayser un peu."
De toute façon, Thierry n'étant pas à Paris, rien ne l'y retenait vraiment. Elle venait de décrocher son CAPES de sciences éco et deux mois de repos tout à coup après tant d'années d'effort s'offraient à elle, exactement comme une carte postale vide qu'il faut remplir avec d'autres mots que les banals "Il fait beau, grosses bises".

La carte postale, elle était tombée dedans, il y a un instant, elle était cette petite femme que l'on voit sur la photo de vacances, entre les bambins avec leurs seaux et les papas un peu trop gras.
Mais la carte postale craquait de partout, bougeait, chauffait, bruissait. Claire refaisait connaissance avec son corps et comme la chrysalide qui laisse sortir le papillon, les vêtements abandonnés dans la salle de bains avient permis à sa peau de se gorger enfin de soleil. Elle avait plongé dans les plis de la Méditerrannée comme on se glisse dans des draps de satin pour une première nuit d'amour.
Aussi, de retour au studio, ne remit-elle pas ses anciens habits, elle ouvrit en grand les portes coulissantes du placard et inspecta méthodiquement son contenu. Anne avait du goût, et Claire, embarassée par tant de couleurs et d'étoffes attrayantes prit finalement la première robe sur le premier porte manteau qui lui tomba sous la main.
"- Aujourd'hui la robe jaune, demain le pantalon de soie pêche!" se dit-elle."pour moi, rien que pour moi !!"...s'écria-t-elle tout en sautillant sur place. Elle enfila la robe en hâte et courut se contempler dans la glace.
A Paris, cet essayage n'aurait été qu'une passade supplémentaire et elle aurait bien vite remis cette robe légère à sa place dans les rayons, mais ici, elle n'allait pas se laisser abattre. Evidemment , elle ne se reconnaissait que trop bien dans le miroir, c'était le même grand corps dégingandé, les mêmes mains trop grandes, les mêmes joues trop hautes, et cette bouche trop fine...On ne peut pas changer ses mensurations et avoir une autre tête en 24 heures!!...Mais déjà, le fait de porter du jaune pour la première fois, et aussi une certaine bonne volonté pour le bonheur, ça peut transformer quelque chose dans un regard.
Restant sur cette touche d'optimisme, Claire s'écarta de la glace et regarda autour d'elle. Ce studio allait être son domaine pour deux ou trois semaines. Anne y venait souvent, habitant à Nice, elle avait fort bien aménagé ce petit havre de paix. Une grande aquarelle meublait le plus grand mur contre lequel s'appuyait un canapé lit confortable, blanc immaculé. Par terre des tapis en jonc de mer massaient délicatement la voûte plantaire. Quant à la cuisine, tout l'équipement moderne nécessaire y figurait, et un cuistot professionnel s'y sentirait fort bien. Mais Claire n'avait pas du tout l'intention de cuisiner.
Elle croquerait une tomate le soir en regardant le soleil se coucher sur les collines de Corbara et le midi, elle se payerait le petit restau les pieds dans le sable sur la plage...Les bonnes odeurs de grillade et de fruits de mer encourageaient à la gourmandise.
Ce qu'il lui fallait surtout, c'était sortir de ses livres, comme on sort de sa graisse et dégager sa tête de tout un poids de connaissances qui ces dernières années, l'avaient enfoncée au fond d'elle même comme une idée fixe fait sombrer dans la folie.
Toutes ces pages feuilletées, toutes ces démonstrations mathématiques, ces statistiques, ces textes de lois, ces études sur le comportement des consommateurs, sur l'optimisation des moyens économiques....mille fois annotées, s'étaient accrochées à elle comme des parasites à leur proie. Claire, loin de se réjouir à la pensée d'obtenir enfin ce diplôme si convoité, avait fini par y voir l'aboutissement d'un long pensum. Bon débarras !! Elle aurait volontiers brûlé tous ses livres et dansé une ronde de sioux autour!
C'est là, en Corse, dans ce petit hameau perdu, qu'elle s'en rendait enfin compte...comme tout cela lui pesait !
Il avait fallu cette rencontre fortuite avec Anne "Ouh la là, toi, tu as une sale tête, il te faut des vacances !! Je connais un endroit idéal pour toi !!"...Le soir même, elle avait l'adresse et les clés du studio, le lendemain, elle commandait un billet d'avion...Ce voyage au dessus des nuages, l'arrivée au tout petit aéroport où ça sent déjà la garrigue, et où les gens chantent en parlant...le premier bain dans l'eau tiéde et transparente...le retour dans le sentier planté d'eucalyptus.
Comme elle se sentait loin...loin de tout ce qu'elle avait cru être ces dernières années. Comment avait elle pu mettre de côté à ce point ses besoins et ses envies fondamentales ? Elle s'était tant menti, tant bafouée...Tout à coup, tout ce qu'elle avait fait lui apparaissait si glauque et morne. Le vrai bonheur, il était ici, elle le sentait dans les moindres pores de sa peau ....c'était le contact doux de l'eau, celui de l'étoffe jaune qui la réchauffait.
Elle se regardait maintenant assise sur le tabouret devant la table de la kitchenette, ses genoux serrés sous sa robe, ses deux pieds sur le carrelage frais.
"-Me voici" se dit-elle, je suis là et je viens seulement d'y croire" et tout à coup, elle se rendit compte de tout ce qu'elle allait devoir entreprendre pour devenir elle même.
Alors, le travail de sape commença.
Méthodiquement, comme on le lui avait appris pour ses études, Claire disséqua ses souvenirs, ses habitudes, elle relut le livre de sa vie, annota, raya, résuma, brûla.
Des milliers de pages passèrent à la censure. La tête dans les mains, elle se revoyait toute petite à l'école, puis beaucoup plus tard, avec Thierry. toutes ces pages, elle les déchirra, tous ces visages, elle les effaça, la nuit, pendant son sommeil, la mue continua l'anéantissement de tout ce qui avait conduit sa vie dans une impasse insatisfaisante.
Pêle mêle dans ses rêves, elle coupait les têtes sans hargne comme on déchire les photos d'un album, comme on abat des chênes centenaires pour en faire de beaux meubles, leurs racines menaçant les fondations d'un quartier nouveau.
Elle refusa tout attendrissement, brûla tous ses souvenirs au grand feu de joie du renouveau qui illuminait toutes les parcelles de son être.
Elle voulait pouvoir dire "je suis ce que j'ai fait de moi" et dans cette formule presque magique, on sentirait tout le paradoxe du renoncement exigée d'elle même, parti de rien.
Elle se souviendrait toujours de cette nuit où elle était arrivée telle une baudruche gonflée de vide qui au soleil s'était soudain dégonflée pour laisser respirer le souffle bienfaisant de la vie en elle.
Le matin, lorsqu'elle se réveilla comme d'un sommeil hypnotique, le soleil était déjà haut dans le ciel, et il lui sembla être en retard sur quelquechose. Elle se doucha vite fait pour effacer cette impression et mangea de bon appêtit les quelques biscuits qui restaient du dernier séjour d'Anne. Comme dans les refuges de haute montagnes où celui qui part laisse toujours quelque chose pour celui qui viendra.
Anne, sans le savoir, lui avait offert les clés de son nouveau royaume. Comment pourrait-elle assez l'en remercier ?
Claire troqua la robe jaune trempée des sueurs de la nuit pour un maillot nageur noir et or. Elle descendit à la plage, sa serviette éponge sur les épaules, par le petit chemin dans la pinède découvert la veille.
Le chemin lui parut moins long comme si elle ne le faisait pas seule cette fois.
Elle se sentait plus riche de son futur qu'elle ne l'avait jamais été dans le passé. Elle pensait à tous les êtres qu'elle rencontrerait et se les imaginait, tel le romancier qui fantasme ses personnages, tout désignés pour son plaisir, comme s'ils existaient déjà. Aujourd'hui était le jour de leur naissance et ce qu'ils avaient vécu avant elle n'avait déjà plus aucune importance, même s'ils ne la savaient pas encore.
Claire déposa sa serviette sur le sable chaud et parce que toutes ses pensées commencaient à bouillonner derrière son front, elle ne resta pas en repos et courut jusqu'à l'eau où elle plongea avec délice.
Benoît reçut Claire en plein coeur.
Le choc fut rude et le jeune homme ne dut qu'à ses séances d'abdos quotidiennes le fait de ne pas tomber illico dans les vaps. Il eut le temps de distinguer un pauvre regard myope désolé avant de s'évanouir, tombant à la renverse dans l'eau bleue.
Trés vite, toute la plage fut autour de lui, un jeune interne en médecine, fringuant comme un jeune caporal sur le front avant le sifflement de la première balle, assura qu'il avait déjà eu affaire à un cas semblable et s'occupa de lui.
Claire en fut soulagée, elle avait juste eu le temps de regretter de ne pas savoir pratiquer le bouche à bouche !
Quand Benoît rouvrit un oeil, Claire se penchait sur lui. Elle avait chaussé ses lunettes en fausse écaille et lui caressait doucement les cheveux.
Il essaya de dire " Vous habitez chez vos parents"...vraiment nulle cette blague...mais un horrible borborygme lui prouva qu'il avait bu la tasse..
La jeune fille lui mit aussitôt un doigt sur les lèvres et lui sourit.
-"Moi, c'est Claire" dit-elle "Et vous?".


Ce texte d'il y a longtemps....31 août 1987
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Publié dans Mini fiction

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C
une mini nouvelle ce texte, agréable et la corse j'adore...bon après midi...
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M
Coucou j'attend ton retour avec impatience en attendant je vais.... ecrire<br /> bisous
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