A PERDRE HALEINE
Il parlait, il parlait sans plus pouvoir s'arrêter, car il était sûr que s'il perdait le fil de sa pensée, il ne serait plus relié à l'essence de la vie même. Il lui semblait que cet individu qui l'écoutait et qui le comprenait ou du moins, ce compatriote qui parlait la même langue que lui était son sauveur, comme lorsque l'on a marché longtemps le soir dans une forêt et puis la nuit tombe et on se retrouve dans une futaie inconnue et on tourne, on tourne et on ne trouve plus le chemin; et puis soudain, au loin là bas, on voit une lumière et des gens!
Les mots si longtemps contenus dans sa tête pouvaient enfin être dits: ils se cognaient les uns aux autres comme les pieds fatigués du promeneur égaré et les règles compliquées de la grammaire comme de vilaines ronces venaient freiner son discours, mais il ne voulait pas s'arrêter, c'était comme un lavage de gorge après un repas trop lourd, tout se dénouait soudain et parfois il ne pouvait pas s'en empêcher des petits rires fusaient, ponctuant ça et là son récit dont il avait déjà raconté plusieurs fois la fin et le début pour le reprendre encore sous une autre forme, accentuant par des gestes des bras tel ou tel moment de l'action qui brusquement lui revenait en mémoire...et cette histoire, cette vieille histoire qui avait été au coeur de sa vie paraissait soudain si banale, si ridicule que oui, vraiment, il parvenait enfin à en rire, à s'en délivrer et il se sentait si léger qu'il sautillait sur place comme un bambin, si bien que son vieux chapeau glissait sur son crâne dégarni et que son cache nez se déroulait peu à peu et finalement tombait par terre.