L'OUBLIE
La puanteur était atroce. Depuis quelques jours déjà Ma n'était plus venue et Calus ne savait pas quand elle reviendrait. Au début, il avait creusé des trous dans lesquels il enterrait ses excréments mais au bout de quelques jours, quelques semaines, il ne savait pas, son corps s'était comme complètement vidé et il n'avait plus besoin de creuser.
C'était mieux...car creuser lui demandait un effort tel qu'il devait découper le travail en plusieurs étapes...D'abord, il devait rouler de son lit, ses jambes mortes s'enroulaient l'une dans l'autre et parfois ses pieds s'enfonçaient un peu dans le sol en terre battue humide et il semblait devoir rester ancré là pour l'éternité comme une épave dans une crique oubliée. Alors il ruait et se débattait et la force lui revenait dans ses bras endoloris pour qu'il dénoue ses jambes désobéissantes.
C'est là qu'il se remettait à penser à Ma, à la douceur un peu molle de ses bras et de sa poitrine sur laquelle il laissait rouler sa tête, mais ce n'est pas à ce moment là qu'il sentait les larmes arriver. Non, les larmes arrivaient plus tard, lorsqu'ayant rampé le plus loin possible du lit, au bout de la petite cave, ayant creusé à l'aide de sa timbale en argent et de sa fourchette gravés à ses initiales, ayant vidé le seau à ordures dans ce trou de moins en moins grand, ses yeux alors se fermaient et le grand vide revenait, celui de l'angoisse infinie, celui de la solitude affreuse, alors malgré toute la volonté que Ma lui avait insufflé depuis ces deux ans où il vivait caché, et peut-être aussi PAR cette volonté qui était la dernière vague de chaleur venant d'elle, Calus s'abandonnait enfin aux larmes.
C'était alors des gros sanglots d'enfant, des gros sanglots silencieux, car même pleurer, SURTOUT pleurer devait être accompli silencieusement.
Au dehors, les bottes martelaient encore la place de la ville et des oreilles sensibles, peut-être même des oreilles de mère, ou des oreilles d'espion, auraient pu entendre sa présence ici-bas.
**************
Quatre heures. Comme tous les jours, la grosse cloche de l'église tinta et les vitres du salon tremblèrent un peu . Yann regardait la pluie qui coulait doucement sur les vitres et semblait ne jamais pouvoir s'arrêter. Bientôt, comme chaque jour aussi, la grosse voiture du commandant allait passer devant la maison et irait stationner face au porche de l'église. Le chauffeur descendrait et se préparerait à ouvrir la porte à son maître à lui et leur maître à tous.
Le jeune homme, qui s'était légèrement reculé à l'abri des lourdes tentures vit une fois de plus le cérémonial se dérouler devant lui: le petit homme en uniforme passa sans un regard pour le chauffeur ruisselant qui lui tendait un parapluie. La porte arrière claqua, puis celle de l'avant. La voiture démarra dans un vrombissement familier atténué par le bruit incessant de la pluie.
La place redevint tout à coup comme autrefois.
Dans quelques instants, une ou deux ménagères se risqueraient sous l'averse, la petite épicerie allait rouvrir, et même s'il n'y avait presque rien à acheter, assez rapidement une file d'une dizaine de personnes se formerait.
"-- Toujours rien?"
Mathilda se tenait entre les battants de la porte du salon. Le foulard qui recouvrait ses longs cheveux blonds et l'inquiétude la vieillissaient. On lui aurait donné presque vingt ans. Le vieil imperméable de leur mère lui donnait l'air misérable qu'ont toutes les femmes lorsqu'elles ne savent pas si elles vont pouvoir remplir les assiettes au repas du soir. Yann secoua la tête.
Voilà trois jours qu'ils attendaient le retour de leur mère. Au début, ils ne s'étaient pas trop inquiétés: déjà plusieurs fois elle avait traversé la frontière avec son vélo pour aller chercher du chocolat ou des denrées rares pour les revendre au marché noir, mais cette fois, son absence commençait à peser plus lourd sur leurs jeunes épaules.
Yann posa son front contre la vitre, la fraîcheur lui faisait du bien. L'angoisse le rongeait pour Ma, mais surtout, il était triste: pourquoi ne lui disait-elle pas exactement où elle allait? Pourquoi ne pouvait-il pas l'accompagner ? Il vit Mathilda s'élancer sous la pluie qui redoublait. Elle traversa la place aux tilleuls pour aller grossir la file des femmes venues au ravitaillement. Que rapporterait-elle aujourd'hui ? Yann s'en moquait bien, il pourrait bien presque ne plus rien manger jusqu'à la fin de ses jours maintenant. Il lui semblait toujours avoir eu faim. C'était en lui une sensation si familière qu'il n'aurait même pas songé à lui prêter une quelconque attention.
Ce qui lui manquait le plus, c'était le sommeil, pas tant le repos que les rêves...
Autrefois quand il avait l'impression que tout allait bien, souvent, il notait ses rêves au réveil. Que d'aventures sur d'autres mondes...combien de vies n'avait-il pas vécues! A présent, les rêves lui échappaient, trop souvent réveillé en sursaut par d'horribles cauchemars. Il redoutait la nuit tout en aspirant à l'oubli que le sommeil est censé procurer...
Mais où donc était Ma? Est-ce qu'elle allait bien?
Et pourquoi ne lui avait-elle pas dit où elle avait caché Calus?
Calus, mon frère où es-tu ?
À l'ouverture des premiers camps (en Allemagne ) , les victimes étaient uniquement soit des opposants politiques au régime nazi (communistes, socialistes ...) soit des criminels.
Ces camps étaient des camps de concentration et de travail (mars 1933).
Puis en 1939, ce furent les malades mentaux et les handicapés qui furent déportés (ce furent les premiers gazages).
"Enfin", vint le tour des Juifs ou Israëlites et des Tziganes, déportés en grande masse, d'abord du Reich puis de toute l'Europe. Six millions et demi de Juifs périrent dans les camps de la mort, ce furent les plus touchés.
Les minoritaires furent les homosexuels et les prisonniers de guerre.